En 1941, je me trouvais au Château de la Reynarde, en instance de départ pour le Mexique. Il s’agissait d’un camp de regroupement placé sous la protection du Consulat du Mexique. Les sorties étaient possibles avec autorisation. Mais l’Allemagne ayant besoin de main-d’œuvre mit un veto à l’émigration.

Je me rendais à pieds à Saint-Loup, où André ARRU tenait un magasin de cycles. On s’y retrouvait avec d’autres copains anars, Arru avait remonté un groupe libertaire.
Quelques mois plus tard j’ai quitté la Reynarde avec un engagement à travailler dans l’agriculture. Je suis allé à Saint-Florent, non loin de Bourges. J’étais mal payé, 5 francs par jour (au tarif syndical). Il n’y avait pas d’horaires de travail. C’étaient des Belges qui étaient propriétaires de l’exploitation. J’ai pu ensuite travailler dans un salon de coiffure.

Au moment de la débâcle, je suis parti à bicyclette pour Bordeaux. Mais les bombardements m’ont empêché d’arriver à destination. Je suis donc revenu à Marseille où j’ai retrouvé Arru. C’était jusqu’en 1943/1944.

Je participais aux réunions du groupe libertaire clandestin, et j’y ai rencontré Voline. Je savais qu’André faisait de faux papiers. Lorsqu’il a été arrêté, je n’ai pas été inquiété. Je travaillais alors comme coiffeur à Aix. Le lundi, jour non travaillé, j’allais écouter les procès. Une fois, pris dans une rafle, j’ai été emmené dans le local de la milice. Fouille au corps et vérification pour voir si j’étais circoncis. Je m’en suis tiré grâce à un papier du Consulat d’Espagne à Marseille. Je n’ai su que beaucoup plus tard qu’André ARRU était un nom d’emprunt.

Après la Libération, j’étais toujours coiffeur chez un copain anar. Entre-temps, j’étais parti à Montluçon, où j’ai participé à la libération de la ville.

J’ai continué à voir André Arru, j’allais aux réunions à Marseille par le tram. Je faisais partie de la CNT espagnole. Dans le groupe, il y avait aussi des copains de la F.A. C’est là que j’ai connu Pepita, Moreno, Francisco Botey, Ferré, San Juan, Alorda.

Peu à peu, certains copains sont retournés en Espagne, pour combattre Franco. Certains se sont mêlés aux communistes. Un fiasco.

J’avais récupéré des armes achetées aux anciens maquisards, pour les faire passer en Espagne par l’intermédiaire de SIA. Ces anciens maquisards étaient devenus des membres de la police. Quelques jours plus tard, il y a eu une perquisition chez moi. J’avais déménagé les armes, mais ils ont saisi les tampons de SIA et de la CNT.

A.A. a reconstitué la Libre Pensée à Aix. Il était très apprécié comme orateur. Il organisait des tournées de conférences sur les Bouches du Rhône. Moi, je m’occupais du plan local. A Aix, les conférences avaient lieu dans la salle des mariages à la Mairie.

Nous avons reçu Jacques Mittérand, Charles-Auguste Bontemps, Alfred Doërr, Aristide Lapeyre, Maurice Joyeux, Georges Las Vergnas et bien d’autres. C’était dans les années 1961 à 1964 environ. Lorsque le Docteur Pierre Simon est venu parler du « Contrôle des naissances », des fascistes du groupe Occident et d’autres casseurs sont venus pour chercher la bagarre. Ils criaient « Le Docteur Simon ne parlera pas ! ». Ils n’ont pas réussi à empêcher la conférence, et se sont faits sortir sans demander leur reste.

Des congrès de la Fédération Départementale des BdR [Bouches-du-Rhône] se sont tenus aussi à Aix.

Lorsque Georges Brassens était venu chanter à l’Alcazar de Marseille, il est venu ensuite chanter bénévolement pour la fête des Espagnols, il était accompagné de Trévor, le patron de l’Alcazar, la recette a été versée intégralement aux œuvres d’entr’aide des réfugiés espagnols.

A.A. participait aux pique-nique des Espagnols, en particulier près de Hyères, où résidaient plusieurs copains réfugiés. Plusieurs cars étaient remplis, un d’Aix et un de Gardanne.
Il venait aussi au Banquet Républicain, qui avait lieu le vendredi dit saint, à la Brasserie de la Madeleine, face au Palais de Justice.

Avec André, nous étions en désaccord sur deux points. Concernant la participation d’anarchistes au gouvernement de la république espagnole, André considérait que c’était une compromission inacceptable, alors que je pense que cela se justifiait vu les circonstances. Au sujet du pacifisme, il me semble qu’il faut d’abord lutter contre le système capitaliste, à l’origine des guerres, et que l’on peut admettre le principe de la guerre révolutionnaire pour une courte période. André pensait au contraire qu’une fois instituée, la guerre révolutionnaire perdurait et qu’on ne pouvait plus en sortir.

André avait un caractère volontaire, de très fortes convictions, il savait trouver des arguments pour faire avancer ses idées.

Jaime SERRA [1]